Association humanitaire de sapeurs - pompiers

Bénévolat : motivations et enjeux

Emilie COQUEL
Psychologue clinicienne


Bénévolat : motivations et enjeux
Celui qui s’efforce de vous réconforter, ne croyez pas,
sous ses mots simples et calmes qui parfois vous apaisent,
qu’il vit lui-même sans difficulté.
Sa vie n’est pas exempte de peines et de tristesses
qui le laissent bien en deçà d’elles.
S’il en eût été autrement, il n’aurait pas pu trouver ces mots-là.
Rilke

Le terme bénévole, du latin benevolus (de bene/bien et volo/je veux), nous renvoie au double sens de « bien vouloir », comme dans « je veux bien vous aider » exprimant le consentement volontaire d’une part et de « vouloir le bien » signifiant la visée morale de l’acteur d’autre part, ce que les dictionnaires Larousse et Robert résument par : faire quelque chose sans être rémunéré et sans y être tenu dans le cas de celui qui accomplit un travail en se plaçant en situation de bénévolat.

Plus de 14 millions de bénévoles œuvrent aujourd’hui dans le paysage associatif français. Se sentir utile et faire quelque chose pour autrui est le moteur de ces bénévoles qui s’impliquent dans des domaines d’activité aussi divers que le sport, la culture ou les loisirs, l’humanitaire, la santé ou l’action sociale, la défense des droits ou encore l’éducation.

Le qualificatif bénévole, autoproclamé ou attribué, n’est pas sans évoquer tout un ensemble positif de représentations, de valeurs, de significations et d’interprétations tant de la part de l’acteur que du spectateur.

Faute de rétributions financières ou de compensations extérieures manifestes, les explications sur le pourquoi de l’activité bénévole et les mobiles du bénévolat prendront facilement une dimension psychologique reconnue, parfois avouée, souvent attribuée, par les promoteurs et les acteurs eux-mêmes. Encore faudra-t-il s’y retrouver pour distinguer entre les motifs antérieurs à l’engagement et les effets subséquents recherchés, entre ce qui est à l’origine de la participation et ce qui est anticipé des suites du bénévolat, entre ce qui était motif de départ et ce qui est motif de continuité.

Le bénévolat doit donc être appréhendé dans sa diversité de pratiques et la différenciation des pratiquants. Sur cette base, il y a lieu de s’interroger sur les choix personnels de ces individus qu’on qualifie de bénévoles, sur le sens et les motifs qui animent leur engagement et leurs choix.

Pourquoi ils sont bénévoles ?

Certains choisissent le bénévolat par convictions religieuses. D’autres, déçus par la superficialité des rapports sociaux, recherchent un contact plus authentique. D’autres encore aident leurs prochains parce qu’ils ont eux-mêmes trouvé soutien quand ils en ont eu besoin. Leur point commun : une véritable démarche de développement personnel. La dimension de plaisir et d’épanouissement est toujours présente. Ce qui est normal, car pour être bien avec l’autre, il faut être bien avec soi-même.

Cependant, il en va du bénévolat comme de tous nos actes. La véritable raison à notre désir d’aider l’autre nous échappe souvent car elle est inconsciente. Tout se joue en effet autour de la réparation de son histoire personnelle : une culpabilité ancienne, une dette à acquitter, un manque à combler. Ces motivations ne sont pas un obstacle, à condition d’être au clair avec soi-même et de garder à l’esprit qu’on n’est pas là pour soi, mais pour l’autre. La bonne volonté ne suffit donc pas pour être un bénévole efficace : il faut posséder du bon sens, une qualité d’écoute, de l’empathie, un équilibre affectif et, surtout, la capacité de rester à la bonne distance pour laisser toute la place à celui qu’on vient aider. Le bénévolat ne sert ni à se mettre en valeur, ni à se donner bonne conscience, ni à régler ses propres conflits personnels, ni à réparer un deuil mal vécu.

Une majorité de bénévoles déclarent rechercher une dimension humaine à leur engagement, mais cela peut aussi s’appuyer sur des motifs divergents et même contraires : ou bien vouloir redonner ce qu’on a reçu en d’autres lieux ou bien vouloir apporter à autrui ce qu’on n’a pas reçu (Gauvin et Régnier, 1992) quand ce n’est pas le désir de redonner à d’autres ce qu’ils auraient raté lors de l’accompagnement d’un proche (Montigny de, 2004).

Le bénévolat : bonnes et mauvaises raisons…

« Les sujets ignorent bien souvent les facteurs les plus puissants de leurs conduites. » (Santiago-Delefosse, 2002)
 
L’action bénévole, inexplicable par les bénéfices monétaires et statutaires, exige  un approfondissement de ses motivations et une démarche de clarification des attentes et des attitudes, des besoins de gratification et de réparation.

Aussi, il s’avère impératif de déterminer les raisons personnelles d’implication du bénévole afin d’éviter ceux qui agissent pour de mauvaises raisons : les personnes elles-mêmes très en demande d’aide ; celles qui agissent pour des raisons de prosélytisme religieux, voire sectaire ; celles qui sont fascinées par la maladie et la souffrance, et non par la personne ; celles qui s’identifient en permanence à l’autre et se laissent déborder par sa détresse.
L’expérience montre que le besoin trop pressant de rendre service des uns peut devenir pénible pour les autres.

« Ils sont généreux et inondent chacun de leur aide et de leurs présents. Si les conditions sont favorables on a une conduite authentiquement altruiste sinon, leur conduite devient pénible, leur attitude a une signification magique « je répands mon amour pour que vous m’inondiez du vôtre.» (Fenichel, 1945, éd.1979).

La bonté en trop est suspecte. Anna Freud propose le concept de « cession altruiste » pour identifier ce procédé qui consiste, par projection et identification, à céder à autrui ses propres émois émotionnels ou à lui transférer ses propres désirs qui peuvent être teintés d’égoïsme, mais dont « les efforts faits pour satisfaire les pulsions d’autrui créent un comportement que nous sommes bien forcés de qualifier d’altruiste » (Freud A., 1946, éd.1967, p.113). La cession altruiste est un moyen de défense qui consiste non plus à refouler une pulsion interdite, à tenir à distance des pensées ou des sentiments insupportables, mais au contraire à les projeter et à trouver une résolution aux tensions psychiques en contribuant et en s’identifiant à la satisfaction du désir de l’autre ou à son bien-être.

Bref, « des sujets inhibés, pour s’octroyer certains plaisirs, les procurent à d’autres et en jouissent par identification à ces autres » (Fenichel, 1945, éd.1979, p.403). Dans un tel processus « égoïsme et altruisme se combinent de mille manières différentes » (Freud A. 1946, éd.1967, p.117).
 
Le mécanisme dit de réparation s’inscrit lui dans le processus de maturation psychoaffectif.

« Il permet en effet de limiter l’angoisse dépressive, celle d’avoir pu endommager la mère (objet primaire) lors de la prime enfance, de l’avoir perdue (et d’avoir perdu la sécurité qu’elle représente) par les pulsions agressives exercées contre son sein. Cette angoisse est susceptible d’être actualisée à l’âge adulte lors des processus de deuil. » (Jenny, 2007)

Derrière le mécanisme de réparation par lequel le sujet cherche à réparer les effets de ses fantasmes sur son objet d’amour qu’il ne veut pas perdre, il y a « la sollicitude qui exprime le fait qu’un individu se sent concerné, impliqué et tout à la fois éprouve et accepte sa responsabilité.» (Winnicott, 1984, éd. 2004)
 « Le terme sollicitude est utilisé ici pour décrire d’une façon positive un phénomène qui négativement se traduirait par culpabilité (…) Le sentiment de culpabilité est l’angoisse liée au concept d’ambivalence et il implique un certain degré d’intégration dans le moi individuel. » (Winnicott, 1984, 2004)
Selon Luis Spinoza , accueillir et aider un être humain implique la possibilité de se situer au même niveau que lui, qu’il soit malheureux, démuni ou en grande détresse psychologique. Le but est de l’écouter, de le respecter et de lui faire comprendre qu’il a la clé de son propre problème. C’est très dur émotionnellement. » Le bénévolat ne doit pas déstabiliser mais favoriser l’épanouissement de ceux qui s’y engagent. Si ce n’est pas le cas, mieux vaut trouver un moyen différent de soutenir autrui : donner de l’argent, des vêtements, des vivres, se proposer pour un accompagnement scolaire, etc. L’important, c’est d’aider !

Les étranges bienfaits de l'altruisme sincère

 
Une bien curieuse conclusion ressort d'une étude longitudinale réalisée dans le Wisconsin, de 1957 à 2008. Les personnes volontaires pour des raisons extérieures à elles-mêmes (comme aider les autres, améliorer la vie dans sa commune, etc...) vivent plus longtemps que les personnes qui n'aident pas autrui. Et l'altruisme exprimé doit être sincère : les personnes qui en aident d'autres pour des raisons personnelles (améliorer son image vis-à-vis des autres, obtenir l'admiration d'autrui...) ne vivent pas plus longtemps que les personnes qui n'aident pas...

Selon Sara Konrath, l'une des auteurs de l'étude, cette étrange association pourrait s'expliquer par le fait que les personnes sincèrement bénévoles, dans des associations, dans des groupes de soutien ou d'entraide... exercent une activité stimulante mais présentant également des facteurs de stress (comme le ferait un travail), tout en tolérant l'absence de rémunération. Leur principale motivation au bénévolat est indépendante de ces aspects relativement personnels : le bénévolat en lui-même et pour lui-même, est donc source de satisfaction et rend plus heureux celui qui se montre bénévole sans arrière-pensée, seulement dans le but d'aider. Or, il est largement admis que les personnes heureuses vivent plus longtemps que les personnes malheureuses, ou pas spécialement heureuses.


 
                                   Pour le GSCF
                                   Emilie COQUEL

                                   Psychologue clinicienne
                                   Adhérent au GSCF