Association humanitaire de sapeurs - pompiers


Le deuil traumatique dans un contexte de catastrophe naturelle


Aussi loin que remontent les souvenirs de nos ancêtres, les catastrophes naturelles ont toujours existé, elles sont inscrites dans l’histoire depuis des millénaires.

Aujourd’hui, les catastrophes naturelles, dévastatrices, sont appréhendées comme des événements physiques mais également comme des phénomènes sociaux et psychologiques, générateurs de conséquences dramatiques sur leurs victimes.

Si la révolte contre les éléments naturels semble vaine, elle n’en retire pas pour autant le caractère traumatique.


Si les conséquences d’une catastrophe naturelle sont spécifiques, elles portent avant tout la marque traumatique de la perte. La mort ou la menace de mort s’ajoutent à la perte et entraînent un double travail : le travail de deuil du proche ou des proches perdus et le travail d’intégration du traumatisme et de dépassement des symptômes post-traumatiques.

D’autres aspects liés au vécu de l’événement s’ajoutent à ce double deuil lors de catastrophes naturelles ou humaines :

- le sentiment de grand vide
La perte d’un être cher procure le sentiment d’un grand vide. Le monde n’est plus intéressant puisque l’être aimé n’en fait plus partie. Lorsque l’être cher ou les êtres chers disparaissent avec d’autres personnes, cette impression de « vide » du monde se fait encore plus vive.

- l’altération de la perception du temps (impression de vécu au ralenti, accéléré jusqu’à la dissociation), du lieu et de soi

- l’impression d’irréalité

- le sentiment d’arbitraire, traduisant la blessure narcissique liée à la perte, au moins momentanée, du statut de sujet.

Si une catastrophe touche un ensemble de personnes, une impression de disparition du moi de la personne attaque son identité. La seule raison qui la distingue des autres victimes, décédées, c’est d’avoir été là, à cet endroit et à ce moment là.

Cette notion de perte d’identité demeure bien après le traumatisme et nécessite un travail en profondeur.

- le sentiment pénible de culpabilité lié au fait d’avoir survécu, de ne pas avoir réussi à sauver des vies, par rapport à ce qu’elles ont eût à faire pour pouvoir sauver leur vie, pour ne pas avoir réagi comme elles auraient voulu…, associé à ce sentiment de perte du moi s’avèrent généralement très difficiles à lever et persistent dans le temps, pouvant ainsi donner lieu à des handicaps sociaux ou professionnels profonds, voire des troubles psychiatriques (dépression, suicide…).

- le sentiment de la mort aléatoire

Les personnes qui ont assisté à la mort des autres victimes de la catastrophe, qui y ont survécu, le plus fréquemment par hasard, ressentent de la culpabilité affectant également leur identité. L’absence de raison à leur survie est extrêmement difficile à accepter et génère un questionnement à l’infini sur cette chance qui a joué en leur faveur. L’accompagnement des victimes autour de ce questionnement, qui restera par ailleurs sans réponse, peut limiter les effets du sentiment de culpabilité et le partage des affects, amoindrir le sentiment de solitude du rescapé.


Le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) en contexte de deuil s’applique particulièrement suite aux deuils inattendus, notamment par désastres et catastrophes. Il s’observe particulièrement dans des circonstances de perte imprévue et violente, ayant entraîné pour les personnes elles-mêmes une sensation de menace à leur intégrité. Elles rencontrent une situation où elles vivent à la fois une menace mortelle pour elles-mêmes et perdent des proches ou sont témoins de la mort d’autres personnes connues ou inconnues (les personnes sont touchées par un double traumatisme). Ces situations dramatiques de mort (ou de menace de mort) collective, dont l’endeuillé réchappe sont communément appelées « deuils post-traumatiques ». Les deuils post-traumatiques mènent à des troubles comparables à ceux du syndrome psycho-traumatique, mais compliquent, voire empêchent le travail de deuil.

Le deuil est un processus qui se déroule suivant plusieurs étapes dont la chronologie n’est pas automatique. Dans un premier temps, l’endeuillé doit intégrer la nouvelle ; la sidération qui fait suite à la révélation de la mort est liée à cette impossibilité d’intégration et va durer jusqu’à la validation de la nouvelle par un certificat de décès par exemple. Il est extrêmement important que « la preuve » de la réalité du décès parvienne rapidement à la famille, il arrive en effet, que l’état de choc persiste jusqu’aux funérailles.

En donnant l’autorisation de pleurer le défunt, les funérailles valident sa mort et déclenchent en général l’étape suivante, celle du chagrin. Lorsque le chagrin ne peut s’exprimer, le deuil reste souvent bloqué, soit au stade de la sidération, soit au stade de la colère, manifestée le plus souvent par de la recherche du défunt. Les morts violentes et non naturelles favorisent ces blocages du travail de deuil.

La perte d’un proche, associée à des conditions traumatisantes, aggrave la symptomatologie du deuil en accentuant l’état de sidération de la personne endeuillée et conduit généralement au blocage du processus de deuil, paralysant les fonctions psychiques et se traduisant par une absence de demande d’aide de la victime.

Les victimes souffrent généralement d’un sentiment d’incommunicabilité. Leur expérience, leurs émotions et réactions sont tellement hors du commun, intenses et jusqu’alors jamais éprouvées qu’il leur est extrêmement difficile de pouvoir verbaliser et décrire ce qu’elles vivent, pensent et ressentent.

Il s’agira de favoriser le travail de deuil après une catastrophe en limitant au maximum les traumatismes supplémentaires consécutifs :

- à l’annonce de la mort
- au doute et à l’angoisse, suscités par l’absence d’information
- à l’absence de soutien
- à l’incapacité d’une société à prendre en considération les victimes, par une reconnaissance officielle ou par une cérémonie funéraire et la promesse de commémorations

Domaines d’invalidation de la personne :

- le syndrome de répétition
- l’évitement de l’angoisse et de la souffrance
- les réactions neuro-végétatives
- la perturbation des relations à soi-même et au monde


Le corps du mort s’avère extrêmement important, lui seul assure la preuve de la mort et permet donc d’aborder progressivement la nécessité de se séparer de l’être aimé. Lorsque le cadavre est entier mais très abîmé survient le problème de la reconnaissance.C’est pourquoi tous les détails et ornements des défunts doivent absolument être récupérés et constitués des indices pour les endeuillés. Par ailleurs, il semble tout à fait indiqué d’éviter de montrer le visage du défunt, souvent porteur des stigmates de l’angoisse de mort traversée lors des derniers instants de vie et de privilégier l’indentification d’un membre dont la vision peut-être moins traumatisante.

Lorsque le cadavre est absent, il paraît important de pouvoir utiliser la symbolisation lors d’une cérémonie funéraire par des corps de substitution (silhouettes humaines, petites croix, patchwork représentant les défunts…).

Lorsqu’il ne reste que des parties de corps, il est important de mettre l’accent sur le statut humain de ces parties en évitant de présenter les restes dans une petite boîte ou support minimisant la place occupée par le mort. Les familles n’ayant pas le temps de se préparer à la réduction du volume du corps, cette précaution a pour finalité d’amoindrir le choque des proches.

Dans tous les cas de mort violente, la reconnaissance de la mort est indispensable. Pour accepter progressivement l’absence et entamer le travail de deuil, une autorité extérieure à la famille doit attester de la réalité du décès. Un document officiel comme le certificat de décès permet un contenu moins émotionnel qu’un dernier témoignage et sanctionne donc d’une réalité d’une manière moins « lourde ».

Afin de limiter les conséquences pathologiques des deuils collectifs en contexte de catastrophe, le respect de l’inscription culturelle du mort est fondamental : il n’existe pas de modèle unique des funérailles.

Face à un deuil collectif, il est essentiel de s’attacher aux questions de l’information et de l’annonce de la nouvelle, elles doivent être apportées sur le ton de la gravité et de l’hommage et généralement répétées pour favoriser l’intégration de cette nouvelle.

Pour les familles, l’accès au corps mort est primordial. Lorsque ce n’est pas possible, il est important de pouvoir trouver des corps de substitution afin que le défunt puisse être intégrer parmi les autres morts de manière plus « naturelle ».

Les cérémonies immédiates et les commémorations facilitent la cicatrisation et la réadaptation des endeuillés.

L’intervention de thérapeutes auprès des victimes rescapées de la catastrophe peut permettre la prise en charge de la souffrance psychique des personnes endeuillées en les « ramenant doucement dans le monde des vivants », en restaurant la parole si nécessaire car « personne ne peut comprendre, il n’y a pas de mots pour raconter ça », en calmant la douleur psychique et en tentant de donner un sens à ce qui est arrivé. Le lien qui se crée entre la victime et le thérapeute est généralement très fort et a une grande influence sur l’évolution psychique de la victime.

Elle peut également permettre l’identification des sujets à risque, la réduction de séquelles psychiques et de psycho-traumatismes, l’identification des attentes des victimes et l’intérêt pour elles d’une aide thérapeutique.

Lorsque l’on a été victime d’un traumatisme psychique, il est important d’être pris en charge le plus vite possible pour souffrir moins, moins longtemps, et prévenir l’apparition de séquelles.

A plus long terme, un suivi psychothérapeutique peut être proposé de manière régulière compte tenu de la mort traumatique du défunt et des nombreuses conditions réunies pour entraîner des complications du deuil.


Pour le GSCF
Emilie COQUEL
Psychologue clinicienne




Source : Marie-Frédérique BACQUE