Un ballet en terre de désolation


S’il ne fait point de doute que l’action humanitaire reste l’ultime sédatif pour les populations en détresse, lorsque la puissance publique a abdiqué, des interrogations subsistent cependant sur certaines pratiques encore en vigueur dans ce milieu. Une certaine orthodoxie largement répandue, connue sous le nom de « visibilité »,qui pousse à arborer ostensiblement l’insigne de l’ONG et à étaler ses particularités par rapport aux autres, toujours dans le dessein assumé de se faire remarquer. Cette entreprise, lorsqu’elle est poussée dans ses excès, porte une sérieuse flétrissure à la bienveillance de l’élan solidaire et entame parfois grandement, la confiance des populations assistées dans les organismes d’aide.

Ce 27 Octobre 2009 à l’aube, par un vent suave et caressant, typique du climat équatorial, j’entrai dans la ville de Bukavu, dans le Sud-kivu en RDC. Après un long et périlleux crapahute dans les escarpements de Nkomo, voilà enfin Bukavu. Dans le concert des klaxons, la masse épaisse de poussière qui s’élevait de la terre argileuse et la cohue des badauds, je découvre stupéfait et alangui, le spectacle pathétique d’une ville meurtrie par tant d’années de conflit et frappée d’une paupérisation effarante. Le degré de dénuement est saisissant et reste loin des clichés misérabilistes à sensation, qu’affichent les médias. La longue enfilade d’habitations de fortune dans les pentes abruptes, formées par ce relief très accidenté, illustre l’importance des mouvements récents de populations. L’insécurité persistante dans les campagnes, provoque l’afflux des populations vers la ville et lance un sacré défi pour l’urbanisme. Le manque d’infrastructure sociale de base est réel : pas d’eau potable en quantité disponible pour tous, pas d’électricité (à peine 6h/jour), manque de structures sanitaires adéquates, disette sévère des produits alimentaires de base…. Et le bouquet, c’est le niveau d’insécurité inédit. Entre tous ces hommes en uniforme, on a peine à distinguer les vrais flics des imposteurs malveillants, tant les rackets s’enchainent. Tel est le tableau synoptique que j’aperçus spontanément de Bukavu.

Mais je ne mis pas longtemps à passer de la commisération à l’indignation, car figurez-vous que dans ce triste décor, c’est surtout les humanitaires qui montrent la plus grande gaieté. Le carrousel des 4x4 de toute nature, des agences des Nations Unies aux ONG les plus falotes, vous donne le tournis. La charité internationale a pris d’assaut cette ville et les populations doivent apprendre à supporter la parade continuelle des véhicules rutilants « humanitaires ». Des tonnes de poussière à absorber en saison sèche, et des éclaboussures boueuses par temps de pluie. Le contraste entre ce ballet bigarré où joue l’émulation et l’ostentation, puis l’indigence manifeste des populations, ne pouvait laisser de marbre. La cité est administrée par ces organisations à la manière des gangs, avec des territoires marqués. Partout, des panneaux signalent la présence de telle ou telle ONG.

La semaine suivante, je me rendis à Goma, principale ville du Nord Kivu, de l’autre côté du lac. Bientôt 3 heures que nous voguions sur les eaux placides du lac Kivu. L’onde était transparente et la lumière
du soleil touchait le fond du lac, révélant avec force son reflet bleuté. A quelques encablures des rives rocheuses de la ville, je distinguai avec émerveillement la cîme du fameux Nyiragongo à travers les
formations végétales. A peine avais-je fini de me délecter de ce paysage splendide, que me rattrapent encore les images répugnantes de 4x4 humanitaires, barbouillés de toute sorte de logo. Sur le quai, on apercevait une interminable procession de ces véhicules, sans doute venus chercher les travailleurs humanitaires venus de l’autre côté du Kivu. Mais ici, le phénomène a atteint un seuil alarmant et s’accompagne d’autres problèmes sociaux. La profusion d’organisations internationales, d’ONG et d’agences des Nations Unies, entretient une spéculation immobilière scandaleuse. Depuis l’éruption du volcan Nyiragongo en 2002, dont les dégâts ne sont plus à rappeler, la ville renaît peu à peu de ses cendres. De nouvelles résidences huppées poussent chaque jour, mais leurs coûts prohibitifs en font une exclusivité des expatriés. De nouveaux quartiers se constituent avec un certain faste et les poches de misère sont refoulées progressivement vers la périphérie. Les services sont en plein essor aussi, très souvent avec des coûts adaptés aux portefeuilles des expatriés. Ainsi, le lot de nombreux nationaux reste inchangé malgré l’avalanche de l’aide internationale. Inchangé ? S’il n’est amplifié car ils doivent constamment faire appel à tout leur stoïcisme, pour supporter ce confort de vie insolent de leurs prétendus sauveurs.

Voilà l’une des grandes contradictions de l’humanitaire du 21ème siècle. Bien que la discrétion ne
signifie pas nécessairement efficacité de l’action, on en convient tout de même qu’une certaine sobriété, voire une éthique, pas seulement dans le discours mais surtout dans les actes, doit accompagner l’oeuvre humanitaire et la contenir dans sa dimension noble, au moins par respect pour les populations assistées. Hélas ! Ici, les intérêts personnels carriéristes, les enjeux économiques, politiques et stratégiques ont littéralement éclipsé la souffrance quotidienne des populations. Ceci invite à repenser l’engagement humanitaire.

Néanmoins, je ne saurai clore ce réquisitoire sans saluer cette minorité d’acteurs humanitaires, encore solidement accrochés à leur conviction, pleins d’abnégation et respectant scrupuleusement les principes de l’assistance à autrui. Ils s’emploient au quotidien à maintenir vivace l’esprit de Solferino et leur travail mérite d’être distingué. Dommage qu’ils soient minoritaires.

Mérick Freedy ALAGBE
Adhérent au GSCF



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