Cancer des pompiers : le rapport incendiaire

On les savait exposés aux risques de brûlure et d’asphyxie, plus sujets au stress et aux cardiopathies que le reste de la population, mais la surmortalité par cancer de ce corps comptant en France 245 000 hommes (sapeurs, militaires, civils volontaires).

Aux États-Unis ou au Canada, le sujet a déjà donné lieu à des études épidémiologiques aux résultats alarmants. Elles ont aussi permis la mise en place de nouveaux processus de prévention ou la reconnaissance de cancers en maladies professionnelles. Chez nous, il aura fallu attendre 2015 pour qu’à la demande de la commission de l’invalidité et de la prévention de la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales (CNRACL), un groupe de travail composé de médecins et de scientifiques, de représentants de la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, et des organisations professionnelles se constitue.

 

Ce rapport, désormais sur le bureau des ministres de l’Intérieur et de la Santé, décrit les phases d’exposition aux redoutables particules fines et rassemble les études scientifiques menées à travers le monde. En France, les professionnels et militaires ne forment en effet que 22 % des effectifs des soldats du feu, le reste étant composé de civils, exerçant par ailleurs d’autres métiers.

Si le pompier démarre sa carrière avec une santé de fer, une condition physique d’athlète sa mortalité par cancer semble au fil des ans rejoindre celle de la population générale. Et la dépasser, la retraite venue : à côté des maladies cardiovasculaires, les cancers broncho-pulmonaires, de la cavité buccale-pharynx, du foie et des voies biliaires intra-hépatiques ou du pancréas, seraient anormalement fréquents. “C’est en soi un indice très alarmant, décrit le médecin de la fédération autonome. Car comment expliquer que nos pompiers, sportifs, coachés toute leur vie, soient autant ou davantage malades que le commun des travailleurs ? La réalité, c’est qu’ils sont soumis à un cocktail explosif : le stress, la fatigue chronique, l’exposition répétée aux toxiques. Tout cela, on le sait, fabrique des cancers.”

 

Le groupe de travail réuni par la CNRACL s’est largement appuyé sur les études menées Outre-Atlantique. Comme celle réalisée entre 1950 et 2009 auprès des pompiers américains : elle a révélé un risque accru de 100 % de développer un cancer des testicules, de 50 % du rein ou de 26 % de l’oesophage ! Les Français seraient-ils moins exposés ?

Mais la Caisse de retraite et ses experts, déjà, s’interrogent. Car l’exposition aux hydrocarbures aromatiques polycycliques (Hap), à la silice cristalline, l’amiante, au formol, aux dérivés chlorés et au plomb, toutes substances dont les effets différés ont “une cancérogénicité avérée”, sont bien respirés, absorbés chez nous aussi. Et si “la très grande majorité des équipements est conforme aux normes en vigueur”, leur utilisation n’est pas optimale : lourd et encombrant (de 14 à 16 kg), l’Appareil respiratoire isolant (Ari) n’est ainsi, relève le rapport, “pas toujours porté dans les phases de déblai et surveillance” et ne présente qu’une autonomie “de 30 mn”. La cagoule, elle, “semble peu efficace contre les poussières et particules fines”. Quand, sur la ligne de feu, elle n’est de toute façon pas baissée par confort thermique…Une fumée qui ne prend plus à la gorge est jugée inoffensive, les particules déposées sur une veste, seulement considérées comme “du sale”… Faute de normes, “il y a une vraie méconnaissance du risque”, avoue Patrice Beunard, au SNSPP-PATS.

 

Or, c’est justement cette contamination post-intervention qui apparaît problématique : les tenues et gants sont “portés fréquemment sans être systématiquement lavés ou nettoyés”, opérations qui sont d’ailleurs “souvent effectuées au domicile du pompier”. Le matériel contamine les centres de secours, eux-mêmes jugés “inadaptés”, ou les véhicules. “Nos locaux ont 30 ans de retard sur ceux du privé”, dénonce, à Montreuil, Sébastien Delavoux, délégué CGT. Enfin, quand le pompier repart au feu, “il transpire, ses pores s’ouvrent et les particules restées sur sa tenue y pénètrent”, précise le médecin fédéral. Sans le savoir, il s’empoisonne encore.

À la fédération autonome des sapeurs-pompiers, son président, André Goretti, compte “sortir du déni”. Pour presser l’État, il va porter plainte pour “non-assistance à personnes en danger. Ce que l’on veut, ce sont des mesures immédiates, même si ça vacoûter cher.”

 

Aux États-Unis

Le National Institute for Occupational Safety and Health a mené une étude sur 29 993 sapeurs-pompiers de Philadelphie, Chicago et San Francisco de 1950 à 2009. Elle a mis en évidence chez eux une augmentation de 14 % de la mortalité par cancer, par rapport à la population générale. Achevée en 2015, l’enquête a plus précisément avéré une surmortalité de 26 % des cancers gastro-intestinaux, de 29 % du rein, de 100 % du mésothéliome ou du cancer des testicules. Une autre étude, menée de 1988 à 2007 sur les pompiers de Californie, a pointé une surmortalité par mélanome de 80 %, du cancer de la prostate ou du cerveau de 50 %, de l’oesophage de 60 %.

Au Québec

Depuis avril 2016, sept types de cancer sont reconnus maladies professionnelles chez les pompiers. La Société canadienne du cancer a conclu que le risque de développer un cancer était de 50 % plus important chez les pompiers que parmi la population générale.

 

Source : laprovence.com