On demande souvent au président-fondateur du GSCF ce qui pousse un sapeur-pompier à créer une ONG de secours. La réponse tient en une date, un pays, et quatre personnes sorties vivantes des décombres.
1.Décembre 1988, le sol se dérobe en Arménie
Le 7 décembre 1988, un séisme dévaste le nord de l’Arménie. Spitak est rayée de la carte. Leninakan, aujourd’hui Gyumri, s’effondre par quartiers entiers. La France envoie des secours. Parmi eux, un jeune sapeur-pompier volontaire de 19 ans, engagé depuis janvier 1986, alors sous les drapeaux à l’Unité d’Instruction et d’Intervention de la Sécurité Civile n° 1 de Nogent-le-Rotrou.
Le chargement de l’avion se fait sur l’aéroport militaire de Villacoublay. Suivent douze heures de vol dans un Hercule bruyant et bondé. Puis l’arrivée, un vendredi soir, dans une désolation que personne à bord n’avait vraiment su imaginer. Les récits de l’époque décrivent des habitants qui creusent les gravats à mains nues, des cercueils qui s’empilent, des soldats immobiles postés près des chars, et des sauveteurs français qui fouillent les décombres entre les grues des chantiers voisins.
2.Trente-six heures de recherches, puis quatre personnes vivantes
Le travail s’organise dans le froid et le bruit. Les chiens et le vibraphone détectent la vie, mais les pelleteuses, les engins et les pioches couvrent les sons. Et puis, des gémissements. On creuse. Après trente-six heures de recherches, l’équipe dont fait partie le jeune sapeur-pompier dégage quatre personnes vivantes, dont une femme aux deux jambes broyées, qu’il faudra amputer. Le journaliste résumera l’affaire d’une formule qui n’a jamais quitté Thierry Velu : « une vie brisée, mais une vie qu’on a arrachée à la mort ».
C’est là, sur ce chantier de ruines, que naît l’intuition. Pas dans un bureau, pas dans une réunion. Sur les décombres, après ces quatre sauvetages, en constatant que les moyens spécialisés dans la recherche des victimes ensevelies manquaient cruellement, que les équipes cynotechniques s’épuisaient trop vite, et que des vies auraient pu être sauvées avec une organisation dédiée. L’idée est simple et énorme à la fois : créer une structure spécialisée dans la recherche et le sauvetage des victimes, capable de partir vite, avec du matériel et des hommes formés pour cela.
3.Dix ans de réflexion, de démarches et de doutes
Entre l’idée et l’ONG, il y a eu dix années. Dix années de réflexion, de recherches, de démarches, de questions posées en haut comme en bas de la hiérarchie. Dix années à s’entendre dire que cela ne se faisait pas, que ce n’était pas le rôle des sapeurs-pompiers, que le secours international était l’affaire d’autres. À l’époque, aucune unité de sapeurs-pompiers français organisée en ONG n’existait dans le domaine du secours. Pas de modèle à copier, pas de précédent à montrer, juste une conviction à défendre, souvent seul, parfois sous les moqueries.
En 1999, à 29 ans, Thierry Velu crée le Groupe de Secours Catastrophe Français (GSCF). Onze ans après le séisme d’Arménie, l’intuition prend un nom, un statut, une équipe. Il en est le président-fondateur depuis l’origine.
- 1988Arménie. Quatre personnes dégagées vivantes après trente-six heures. L’idée naît sur les décombres.
- 1999Création du Groupe de Secours Catastrophe Français, onze ans plus tard.
- Aujourd’huiUne ONG structurée, qui se professionnalise, et un centre national en préparation.
4.Depuis 1999, le terrain a répondu
- 200+missions internationales
- 35+pays
- 5continents
- 25+séismes vécus par le fondateur
- 3 hdélai de départ
Séismes, inondations, feux de forêt, conflits, épidémies : les équipes du GSCF sont intervenues sur la plupart des grandes typologies de catastrophes, avec la même logique que celle formulée sur les ruines de Leninakan. Aller chercher les victimes, puis donner aux populations et aux secours locaux les moyens de tenir longtemps après notre départ.
5.Et l’histoire n’est pas finie
Ce serait confortable d’écrire que le combat est gagné. Il ne l’est pas. Le GSCF grandit, se professionnalise, forme, s’équipe, et rencontre à chaque étape son lot d’embûches. Autant les nommer, parce qu’à force de ne rien dire, rien ne bouge.
Convaincre, commune par commune
La prochaine étape est engagée : la mise en place du centre national du GSCF, qui réunira sur un même site les moyens, les stocks, les véhicules et la formation, pour partir plus vite et mieux préparés. Le lieu n’est pas encore arrêté, et cela ne devrait plus tarder. Mais chaque implantation suppose d’expliquer, de rassurer et de convaincre les élus, un par un, de ce qu’est une ONG de sapeurs-pompiers et de ce qu’elle apporte à un territoire. Ce travail de conviction prend du temps, beaucoup de temps.
Faire évoluer les regards dans notre propre maison
Le second chantier est plus délicat, et il faut le dire avec mesure mais le dire quand même. Des réticences subsistent chez certains services d’incendie et de secours, une frilosité devant ce qui sort du cadre habituel. Chaque adhérent du GSCF est pourtant sapeur-pompier, qualifié, formé, et suit chez nous des formations complémentaires spécifiques à l’intervention en catastrophe. Ce n’est pas un reproche adressé à une institution que nous respectons et dont nous sommes issus. C’est un constat.
Et la preuve que cela peut fonctionner existe déjà : le GSCF compte de nombreux SDIS partenaires, avec lesquels le travail se fait bien, sur la base de conventions claires. Là où la confiance s’installe, la coopération est simple, utile, et elle profite à tout le monde. Il n’y a donc pas de raison de fond pour que cela reste l’exception. C’est ce que nous demandons : que cela devienne la règle.
Ne pas être écouté, et l’envie de baisser les bras
Il y a une usure dont on parle rarement. Celle de devoir défendre un projet, encore et encore, devant des interlocuteurs qui n’ont jamais vu ce que nos équipes ont vu, jamais fouillé un immeuble effondré, jamais entendu une voix sous les gravats. Argumenter dans le vide, sentir qu’on n’est pas écouté, recommencer le mois suivant. Certains jours, cela donne franchement envie de baisser les bras.
Une association qui porte les contraintes d’une entreprise
En parallèle, la bureaucratie française est devenue d’une complexité découragante. Le GSCF supporte les mêmes obligations qu’une société, comptables, sociales, fiscales, réglementaires, auxquelles s’ajoutent celles propres au monde associatif, elles aussi très lourdes. Et comme beaucoup d’associations, il manque de salariés, de personnes dédiées aux tâches administratives, alors que ces tâches ne cessent d’augmenter. Ce travail invisible ne produit aucune photo de mission. Il conditionne pourtant chaque départ.
Ce qui fait tenir
La vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille, pour reprendre le titre d’un film. Le président s’accroche, entouré de personnes fidèles, présentes depuis des années, qui n’ont jamais lâché. C’est là l’essentiel. Et il n’y a rien de mieux, absolument rien, que le sourire des gens que nous avons sauvés ou aidés. C’est la seule récompense qui compte, et elle suffit.
« Quand je me retourne, j’ai vécu plus de 25 séismes et pris part à plus de 200 missions internationales. Je ne dis pas cela pour me mettre en avant, rien de tout cela ne s’est fait seul, et je sais ce que je dois aux équipes qui étaient là à chaque fois. »
« Mais quand je vois ce que nous faisons, ce que nous savons faire avec les moyens qui sont les nôtres, je me dis surtout que nous n’avons pas fini. Le plus dur n’est pas de partir en mission. Le plus dur, c’est de tenir dans la durée. Et le GSCF a un grand avenir devant lui. »
Thierry Velu, président-fondateur du GSCF, sapeur-pompier professionnel
Tout cela a commencé par quatre personnes sorties vivantes des décombres, un soir de décembre 1988. Thierry Velu n’a jamais su ce qu’elles sont devenues. Mais chaque sourire croisé depuis, au Venezuela, en Turquie, en Ukraine, en Croatie et ailleurs, ressemble un peu à celui de cet homme qui, n’ayant plus rien, avait tout de même trouvé quelque chose à offrir.
Le GSCF n’a jamais eu de garanties. Seulement des convictions, et des gens fidèles. Ceux qui veulent que cette histoire continue savent où nous trouver.
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