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Y a-t-il un lien entre les séismes ? Thierry Velu répond

15 août 2026
dans CATASTROPHES

Venezuela le 24 juin, Colombie le 10 août, Indonésie le 15 août. Trois séismes majeurs en sept semaines, des milliers de victimes, et partout la même question : la Terre se réveille-t-elle ? La réponse est non. Le vrai danger des prochains jours porte un autre nom : les répliques.

Pompiers humanitaires du GSCF en opération de sauvetage-déblaiement USAR sur un bâtiment effondré après un séisme

Depuis samedi matin, la question revient dans tous les messages que je reçois. Trois séismes de forte magnitude coup sur coup, sur trois continents. Beaucoup y voient un enchaînement, une réaction en chaîne, un signal.

Je vais répondre clairement : ces trois séismes n’ont aucun lien entre eux. En revanche, il existe bien un risque sismique élevé dans les jours qui viennent, mais il est local, il est parfaitement connu des sauveteurs, et il ne doit rien à une quelconque réaction en chaîne planétaire. Ce sont les répliques.

Trois séismes, trois machines tectoniques différentes

Venezuela, 24 juin 2026. Un doublet exceptionnel dans l’État de Yaracuy : une secousse de magnitude 7,2, puis une seconde de magnitude 7,5 trente-neuf secondes plus tard. Cause : le frottement horizontal de la plaque caraïbe contre la plaque sud-américaine, environ deux centimètres par an, le long du système de failles Boconó, Morón et El Pilar.

Colombie, 10 août 2026. Magnitude 7,4 dans le Chocó, épicentre près de San José del Palmar, à environ 400 kilomètres à l’ouest de Bogotá. Cause : la marge andine du nord, où la plaque Nazca plonge sous le continent, et un réseau de failles continentales qui court le long de la cordillère. Le GSCF a ouvert dès le premier jour un suivi en surveillance renforcée sur ce séisme.

Indonésie, 15 août 2026. Magnitude 7,7 au large de l’île de Florès, à faible profondeur, à 5 h 58 heure locale, soit 23 h 58 heure française le 14 août. Cause : l’arc de la Sonde, la convergence entre plaque australienne et plaque de la Sonde, le même système qui avait produit le séisme et le tsunami de 1992.

Trois moteurs différents, trois couples de plaques différents. Plus de 1 000 kilomètres séparent le Venezuela du Chocó colombien. Près de 18 000 kilomètres séparent la Colombie de Florès, soit à peu près la distance maximale possible entre deux points du globe.

Pourquoi un séisme ne peut pas en déclencher un autre à l’autre bout du monde

Deux mécanismes permettent réellement à un séisme d’en influencer un autre.

Le premier est le transfert de contrainte. Une rupture modifie l’état de tension des failles voisines. C’est parfaitement documenté, et c’est ce qui explique les répliques et parfois un second séisme important à proximité. Mais cet effet décroît très vite avec la distance : il se joue à l’échelle de la longueur de la rupture elle-même, soit quelques dizaines de kilomètres, et devient marginal bien avant la centaine de kilomètres. À plus de mille kilomètres, il n’est plus mesurable. À l’échelle d’un autre continent, la question ne se pose pas.

Le second est le déclenchement dynamique, par le passage des ondes sismiques. Celui-là agit bien à grande distance, et il est réellement observé. Mais les cas documentés concernent des secousses de faible magnitude, dans des zones déjà instables comme les champs géothermiques ou les volcans, et dans les minutes ou les heures qui suivent le passage des ondes. À ce jour, aucun cas de déclenchement d’un séisme majeur à plusieurs milliers de kilomètres, plusieurs jours après, n’a été établi.

La faille de Florès n’attendait pas un signal venu de Colombie. Elle accumulait sa contrainte depuis des décennies.

Ce que dit la statistique, et que personne ne dit

La planète produit en moyenne quatorze à quinze séismes de magnitude 7 ou plus par an, et près de cent quarante de magnitude 6 ou plus. Cela fait un séisme majeur toutes les trois semaines environ, en permanence, année après année.

Or ces événements ne se répartissent pas régulièrement, comme les dents d’un peigne. Ils se regroupent naturellement, par pur effet du hasard, puis laissent de longues périodes de calme. Voir deux séismes majeurs survenir à quelques jours d’intervalle sur des continents différents n’a donc rien d’exceptionnel : cela se produit plusieurs fois par an. Ce n’est pas une anomalie, c’est le fonctionnement normal de la planète.

Si nous avons l’impression d’un enchaînement, c’est parce que nous ne comptons que les séismes qui font des victimes, c’est-à-dire ceux qui frappent des zones peuplées et mal construites. Les autres, nous ne les voyons jamais.

Le vrai risque des prochains jours : les répliques

Voilà le point que je veux marteler, parce qu’il est le seul qui compte opérationnellement.

Après une rupture de magnitude 7,4 ou 7,7, la faille ne se referme pas. Elle se réajuste. La zone épicentrale reste active pendant des jours, des semaines, parfois des mois. Une règle empirique connue des sismologues, la loi de Båth, veut que la plus forte réplique se situe en moyenne autour d’un degré de magnitude sous le choc principal. C’est une moyenne statistique, pas une prévision : elle ne dit ni quand, ni où exactement. Mais elle indique clairement que des répliques dépassant la magnitude 6 restent possibles en Colombie comme sur Florès.

Or une magnitude 6 n’a pas les mêmes conséquences partout. Sur du bâti correctement conçu et à distance suffisante, elle peut rester sans dommage majeur. Sur des immeubles déjà fissurés par le choc principal, sur des versants déjà gorgés d’eau et déstabilisés, sur des ponts déjà éprouvés, elle devient dévastatrice. C’est très souvent la réplique qui achève ce que le premier séisme avait ébranlé.

Pour nous, sauveteurs, c’est un paramètre permanent de la reconnaissance en sauvetage-déblaiement USAR. On ne pénètre pas dans un volume instable sans étaiement, sans surveillance de structure, sans point de repli identifié, précisément parce qu’une réplique peut survenir à n’importe quel instant pendant qu’une équipe est engagée sous les décombres. Des sauveteurs ont été blessés, et certains sont morts, dans ces circonstances.

Alors oui, il faut s’attendre à de nouvelles secousses fortes dans les prochains jours. Mais en Colombie et en Indonésie, sur les failles qui viennent de rompre. Pas ailleurs, et pas à cause des autres.

Le seul lien qui existe vraiment entre ces catastrophes

Il y a pourtant bien quelque chose qui relie ces trois catastrophes. Deux choses, même. Mais elles n’ont rien de géologique.

La première, c’est la vulnérabilité. Trois séismes de magnitude comparable, des bilans humains sans commune mesure. Ce n’est pas la géologie qui fait la différence, c’est le bâti, l’alerte, l’organisation des secours et la préparation des populations. En Indonésie, les côtes ont été évacuées en quelques minutes sur alerte au tsunami, parce que le pays a construit cette culture du risque après 2004. Ailleurs, il n’y avait ni réseau sismique fiable, ni système de santé capable d’absorber le choc. Un séisme, en lui-même, tue peu. Ce sont les bâtiments qui s’effondrent, les glissements de terrain, les vagues quand elles arrivent sans alerte, et le temps que l’on met à sortir les gens de dessous.

La seconde, c’est la tension sur les moyens de secours. Trois catastrophes majeures en sept semaines, ce sont les mêmes équipes internationales de sauvetage-déblaiement sollicitées coup sur coup, les mêmes chaînes logistiques, les mêmes financements, et une attention médiatique qui s’épuise avant même que la troisième crise n’atteigne son pic.

Car le sauvetage-déblaiement obéit à une règle implacable : les chances de retrouver quelqu’un vivant sous les décombres diminuent fortement au fil des soixante-douze premières heures. Cela ne veut pas dire qu’il faut arrêter après trois jours. Nous avons nous-mêmes retrouvé des personnes vivantes huit jours après la secousse. Ces cas sont l’exception, mais ils existent, et ils justifient de tenir les recherches le plus longtemps possible. Les moyens ne se décident pas quand la catastrophe survient. Ils se préparent avant, ils se prépositionnent avant, ils s’entraînent avant. Quand la secousse arrive, il est déjà trop tard pour s’organiser.

Les questions que l’on me pose le plus

Un séisme peut-il en provoquer un autre à des milliers de kilomètres ?
Non. L’effet d’un séisme sur les failles environnantes se joue à l’échelle de la longueur de la rupture, soit quelques dizaines de kilomètres, et devient marginal bien avant la centaine de kilomètres. À ce jour, aucun cas de déclenchement d’un séisme majeur d’un continent à l’autre n’a été établi.

Combien de temps durent les répliques ?
Leur fréquence décroît à peu près comme l’inverse du temps écoulé : très nombreuses les premiers jours, plus rares ensuite, mais la zone peut rester active pendant des mois. Les soixante-douze premières heures sont les plus critiques, et ce sont précisément celles où les équipes de sauvetage-déblaiement sont engagées sous les décombres.

Peut-on prévoir un séisme ?
Non, aucun organisme scientifique au monde ne sait prédire la date, le lieu et la magnitude d’un séisme. On sait en revanche identifier les failles à fort déficit de glissement, donc les zones où la rupture est probable à l’échelle de décennies. C’est sur cette connaissance que repose la prévention, pas sur l’annonce.

Y a-t-il plus de séismes qu’avant ?
Non. Le nombre de séismes majeurs est stable. Ce qui augmente, c’est le nombre de personnes exposées, la densité urbaine dans les zones sismiques, et notre capacité à mesurer et à diffuser l’information en temps réel.

Ce que nous en retenons au GSCF

Depuis 1999, les pompiers humanitaires du Groupe de Secours Catastrophe Français interviennent après les catastrophes, avec plus de 200 missions internationales dans plus de 35 pays et sur 5 continents. Nous avons vu ce que produisent les séismes, du Venezuela à la Turquie, d’Haïti à l’Arménie, où tout a commencé pour moi en 1988.

Ce que nous répétons depuis 1999 tient en une phrase : la question n’est pas de savoir d’où viendra la prochaine catastrophe, mais si nous serons prêts quand elle arrivera. Cela vaut pour Florès, cela vaut pour le Chocó, et cela vaut aussi pour nos communes françaises face aux inondations, aux tempêtes et aux feux.

Alors non, la Terre ne se réveille pas. Elle n’a jamais dormi. C’est nous qui devons cesser d’attendre le prochain choc pour nous préparer.

Thierry Velu
Président-Fondateur du GSCF
Auteur de « Le Mystère des Séismes » et de « Répondre à la catastrophe ». Voir tous les ouvrages.

Note : le sauvetage-déblaiement en milieu urbain, désigné à l’international sous le terme USAR (Urban Search and Rescue), regroupe les techniques de recherche, de dégagement et d’extraction des victimes ensevelies sous les décombres. C’est la spécialité historique du Groupe de Secours Catastrophe Français depuis sa création en 1999. Pour en savoir plus : notre vision de l’USAR et nos opérations.

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